Mémoires de Vincennes 1970-71.

C’était en 1970. J’étais jeune et pleine d’espoir dans le futur, et j’allais commencer mes études de doctorat du troisième cycle en littérature française. C’était à l’époque où les intellectuels français donnaient le ton dans la recherche humaniste,  il fallait passer par eux si on voulait progresser dans les études. Mon sujet était le nouveau roman français, notamment Michel Butor. Pour avancer dans mon travail, j’ai voulu aller en France étudier mon sujet sous la direction des spécialistes du nouveau roman. Ces spécialistes enseignaient à la nouvelle université de Vincennes, qui a été créée après 1968 à une bonne distance du centre de Paris, pour tenir les éléments indésirables à distance.

J’ai eu la chance d’avoir eu une bourse de l’Etat français pour étudier en France pendant une année – mais j’ai été affectée à Clermont-Ferrand, où les professeurs étaient surtout des spécialistes du romantisme. Je me souviens encore de ma nervosité quand je me suis rendue à L’Institut Français parler avec l’attaché culturel pour lui dire que je n’avait aucun besoin d’aller étudier le romantisme. Et je me souviens très bien de sa réponse: ”Mademoiselle, j’ai une fille de votre âge, et je n’aurais pas voulu qu’elle aille à Vincennes.” Pour moi, c’était Vincennes ou rien – et au mois de septembre j’étais installée dans la Maison de Norvège dans la Cité Université Internationale à Paris. C’était la première année que les filles étaient admises dans cette maison, et on nous a rassemblées au dernier étage – comme si on étaient moins accessibles là-haut.

J’ai commencé mes études à Vincennes – et je dois dire que l’attaché culturel n’avait pas totalement tort. C’était le désordre total au point de vue matériel. Entre les bâtiments déjà délabrés on vendait des merguez et de la sangria, et on marchait dans des tracts jusqu’aux genoux. Rien ne fonctionnait – dans les toilettes les miroirs et les portes étaient enlevés, et il y avait souvent des coupures de l’electricité, même au milieu des cours, ce qui n’était pas très pratique en hiver. Un des moments mémorables a été pendant un cours avec Raymonde Debray-Genette, une femme très élégante, avec de longues boucles blondes et de longs ongles rouges. Elle était en train de lire son manuscrit, quand subitement il fit noir. Impassible, elle a sorti son briquet en or, l’a allumé et continué à faire cours.

C’est justement à cause de professeurs comme elle que j’ai quand même eu raison de venir à Vicennes. Des professeurs comme Henri Meschonnic, Claude Duchet et  Jean Bellemin-Noël m’ont appris à comprendre la linguistique, à lire les textes, à comprendre la relation entre la société et la littérature, entre le physique et le psychique. Bref, ils m’ont appris à me méfier des apparences, ils m’ont donné de bonnes bases pour mon futur travail  comme enseignant et traductrice.

Vincennes n’existe plus – les bâtiments ont été ensevelis et l’activité a été déplacée. Pour moi, il reste les mémoires  – mon doctorat du troisième cycle – et une thése sur Mobile de Michel Butor.