Sigurd Jovik Bræin est un jeune musicien et compositeur norvégien. Passionné par la France, il travaille régulièrement avec des artistes de tout horizon. Il produit cette année un single nommé “Parlons de l’essence”, mêlant musiciens norvégiens, rappeuse franco-algérienne et graphisme français. En amont de la sortie du single, nous avons pu échanger avec lui.

 

> Parlez-nous un peu de votre parcours. Qu’est ce qui vous a donné envie de vous tourner vers la musique?

 

Tout a commencé par une chanson de Beatles, que j’ai entendu l’été 1997. J’ai été tellement étonné par cette musique qu’il fallait tout simplement trouver un instrument le plus vite possible pour la jouer. Et c’est cela qui m’a amené à commencer des cours de guitare à l’âge de sept ans. Plus tard, j’ai joué quelques années dans un trio de pop/rock, pour lequel j’écrivais aussi des chansons. Ensemble on a eu nos 7 minutes de gloire à la radio, 3 sur la télé (avec le roi et une chanteuse de 93 ans), quelques heures de gloire dans un cinéma abandonné et encore une quarantaine de scènes à Oslo.

Grâce à la formation de musique au lycée et à l’université, j’ai appris à apprécier la musique classique, et j’ai étudié la composition et l’orchestration. Puisque je n’ai jamais joué la musique classique moi-même, j’en ai surtout profité pour inclure des instruments divers dans ma musique récente ; pour combiner les timbres et les sons venants des univers différents. 

J’ai écrit mon master en musicologie sur la musique des Balkans, et j’ai sans doute trouvé beaucoup d’inspiration dans ces styles, entre autres la musique manouche de l’Europe de l’est. Tant que guitariste, j’ai aussi découvert le jazz manouche français et j’ai remplacé la guitare électrique par une guitare particulièrement faite pour ce style, dans cette époque. 

Ces dernières années, j’ai eu le plaisir de collaborer avec des musiciens très doués, pour des concerts et des enregistrements. J’ai aussi fait partie des spectacles de cirque et de théâtre, en tant que compositeur et musicien. 

 

> Quels sont vos liens avec la France ? D’où vous vient cette passion?

 

Au départ c’était la langue elle-même, avec ses sons et ses mots. Après avoir appris un peu au collège et au lycée, et pendant des études à l’université, j’ai découvert plusieurs aspects de la culture francophone: des livres, la musique française des années 60 jusqu’à nos jours, et le cinéma français contemporain, avec ses trésors qui ne sont pas sous-titrés en anglais ou norvégien. Aujourd’hui, j’aime bien le français pour les mêmes raisons, et j’ai plusieurs bons amis français à qui je dois beaucoup en matière de mon apprentissage du français. 

 

> Pourquoi avoir choisi de travailler avec des artistes francophones sur ce projet et comment se passe cette collaboration?

 

C’est une idée qui m’est venue il y a cinq ans, d’écrire quelque chose à utiliser comme un arrière-plan plus organique qu’un « beat » ordinaire pour un rappeur (ou une rappeuse, en norvégien on n’a qu’un seul mot pour les deux). Je voulais inclure le rap comme un instrument, en faisant attention aux sons et au timbre. Comme le français est la langue qui a les meilleurs sons pour faire du rap (à mon avis), avec les sons nasals et les r français, j’ai commencé à chercher un artiste francophone qui était ouvert pour une telle collaboration. J’ai fini par écouter 300-400 rappeurs/rappeuses et je peux bien constater que même si le rap n’est pas mort, il a beaucoup changé les dernières années… Il n’y a pas beaucoup d’artistes qui font du vrai rap aujourd’hui, avec un flow assez fort pour tenir le rythme même si on enlèverait la musique, avec des jeux de mots, des rimes et variations rythmiques. Et surtout pas avec du contenu intéressant dans les paroles. 

Heureusement, j’ai découvert la rappeuse douée Sensei H à la suite de la sortie de son album « Le but du jeu », une artiste qui sait écrire des paroles et les interpréter exactement comme dans le bon vieux temps ! Je lui ai envoyé la musique instrumentale qu’on avait déjà enregistré en Norvège, et elle a accepté d’écrire les deux couplets de rap dont j’avais besoin. En ce moment on travaille sur le mix final avec sa voix au-dessus (envoyée par mail depuis Québec, où elle est basée actuellement). 

Puisque le projet entier a un caractère francophone (musique congolais, musique baroque européenne, jazz manouche, rap français), je trouvais qu’une pochette faite par un artiste français serait parfait. Alors j’ai cherché encore un peu sur le net, et j’ai trouvé la graffeuse K2B, qui fait désormais aussi partie de ce projet franco-norvégien. 

 

> Vous travaillez beaucoup avec la musique manouche. Comment vous est venue cette passion pour cette musique?

 

C’est les concerts de Jon Larsen et Hot club de Norvège qui m’ont fait découvrir le jazz manouche (je crois que c’est le cas pour la majorité du public norvégien qui écoute cette musique). Il y a dans ce style une combinaison unique d’énergie, vitesse, mélancolie et humour. Facile à écouter, pas aussi facile à jouer parfaitement ! Heureusement, j’ai eu l’occasion d’avoir des cours avec Jon Larsen lui-même pendant mes études, étant son premier (et dernier) élève, avant que Larsen ait changé de carrière pour devenir chercheur de poussière d’étoiles (!) 

Entre 2014 et 2018, un milieu de jazz manouche s’est développé à Oslo, grâce à Oslo Stringswingkollektiv, qui gérait des jams tous les dimanches soir à Bar Django, Grünerløkka. Ces événements étaient hyper importants pour l’inspiration, l’apprentissage et les rencontres entre les musiciens à tous niveaux et pour tous amateurs de jazz manouche. C’est extrêmement important d’avoir des arènes pour expérimenter et s’entraîner, sans devoir préparer un concert complet professionnel. 

Il faut aussi mentionner le grand festival de Django Reinhardt à Oslo, qui présente les plus grands noms de jazz manouche du monde, chaque janvier depuis 1980 ! Quelle ambiance, quelle communauté, quelle source d’inspiration !

 

 

> Comment cherchez-vous à incorporer cette musique, ainsi que d’autres musiques du monde, dans les singles que vous produisez?

 

Je cherche tout d’abord à utiliser des éléments musicaux que j’ai bien aimé quand je les ai entendus dans d’autres styles. Parfois il s’agit d’harmonies, parfois de rythmes ou d’ornements. D’autres fois c’est les instruments (ou une combinaison particulière d’instruments) qui représentent un genre. Autrement dit, l’objectif principal pour moi n’est pas de jouer avec ces éléments tant que représentations ou symboles culturels, mais plutôt de créer quelque chose qui est sympa à écouter, en mentionnant les sources d’inspiration bien comme il faut.

Dans « Parlons de l’essence », j’ai pris comme départ les figures de guitare simultanées qu’on trouve dans le sebene congolais, et les ai développés en phrases plus longues. Il y a un hautbois qui suit le rap dans les couplets, avant de terminer chaque partie avec l’alto, dans une cadence typiquement classique. C’est surtout vers la fin, quand la guitare solo rejoint l’alto, qu’on entend l’inspiration du jazz manouche, mais aussi dans le son de la guitare manouche qui joue sans fin pendant les trois minutes du morceau. 

 

> Vous travaillez beaucoup avec le street art notamment. Comment s’est développée cette communauté en Norvège?

 

Oui, c’est vrai, j’utilise souvent des éléments du street art sur le matériel graphique pour mes sorties. Pour moi il s’agit probablement d’une certaine nostalgie. Né en 1990, j’étais trop jeune pour suivre de l’intérieur le développement de la communauté graffiti, qui avait lieu à la suite de la sortie du film Beat Street en 1984, et dans les années 1990. Par contre, cette expression culturelle nous entourait dans notre enfance, et c’est probablement pourquoi je ressens quelque chose pour ce style aujourd’hui. 

Il faut remarquer que l’expression dans cet art, et dans le hiphop en général, est beaucoup moins forte ces jours qu’à l’époque, après qu’il a été reconnu par la majorité et présenté sur des murs publics dans les grandes villes. Ça fait déjà longtemps que les rappeurs ont été invité à jouer aux grands concerts de Noël publics (au palais royal par exemple), côte à côte avec des artistes classiques. La première fois, c’était peut-être charmant. Puis on a vu qu’on a peu à peu détruit l’identité et l’opposition liés à cette culture depuis le départ, plutôt que leur rendre service. Aujourd’hui, on n’a qu’à utiliser les éléments librement, tant qu’éléments graphiques ou musicaux tout simplement. 

 

> Comment voyez-vous le futur de la musique en Norvège après la pandémie?

 

Ce qui est sûr, c’est que on va continuer à créer et consumer la musique. La question est où et comment. Pendant la pandémie on a développé des solutions haut de gamme pour diffuser des événements culturels en ligne. Mais même les meilleures alternatives digitales ne pourraient jamais remplacer l’expérience totale d’un vrai concert, avec les musiciens et le publique face à face dans la même salle, entourés de chaleur et des odeurs. C’est aussi le sujet des paroles de « Parlons de l’essence », l’importance du contact direct entre les gens à notre époque.

Je m’inquiète le plus pour la perte éventuelle des plus petites salles de concert indépendantes. Tout d’abord parce qu’elles sont extrêmement importantes pour la diversité musicale. Il faut maintenir les arènes qui osent offrir ce que le public ne connaît pas déjà, en concert. Ensuite parce que c’est décisif pour le recrutement d’avoir des scènes sur lesquelles on peut expérimenter et s’entraîner. Personne ne peut aller directement à la plus grande scène et jouer parfaitement, il faut commencer quelque part. 

Finalement, je veux ajouter que beaucoup des salles de concert indépendants sont avant tout des institutions de grande compétence, avec des longues traditions, qu’on ne peut pas facilement rouvrir d’un jour à l’autre si elles feraient faillite. Alors espérons qu’on a toujours des endroits où on peut écouter de la musique en concert, et allons-y pour profiter de la diversité dès que possible ! 

 

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